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Jan, Laure, Sorio et moi

Laure Limongi

« Quand le fleuve est lent, et que l’on peut compter sur une bonne bicyclette ou un bon cheval, il est vraiment possible de se baigner deux fois (et même trois, selon les règles d’hygiène propres à chacun) dans les mêmes eaux d’un fleuve. »
— Augusto Monterroso, Lo demás es silencio, 1978.

« They say they need more data. »
— Antoine Viviani, Dans les limbes, 2015.

Elle se retourne et une longue mèche brune teinte de nuit la blancheur presque aveuglante, à une heure si matinale, de l’oreiller. Elle ne croise pas mon regard, ses pupilles d’eau me transpercent pour se perdre sur le mur où les motifs surannés de ma chambre d’enfance tentent la touffeur. Végétaux et prolixes. La voix de ma mère que précèdent les volutes du café. Le temps qu’il faisait là-bas, placide. Battement de cils au-dessus des draps. Son image réveille des milliers de pensées en forme d’e-mails et textos échangés, photos, selfies, mots d’amour, étreintes, disputes et réconciliations, tous ces trajets en avion entre nos deux maisons, elle laisse toujours glisser sa tête endormie sur mon épaule, je nous prends en photo ainsi, sanglés à l’appareil qui n’a pas encore atteint sa vitesse de croisière, c’est devenu un rituel. De longs fils d’or restent prisonniers de ma veste. Les Noëls en famille qu’on alterne. Les destinations de vacances choisies. Les amis communs. Cela fait si peu de temps, cela fait si longtemps. Je tends ma main pour caresser sa joue. Elle ferme les yeux. Quelques minutes plus tard, elle se lève en silence et sa silhouette anime théâtralement les murs blancs de notre chambre, son long déshabillé de satin noir la transforme en héroïne de cinéma muet, la nuque dégagée par sa coupe à la Louise Brooks qu’accentue une posture gracieuse de liseuse de Vermeer, presque méditative. Le plus souvent, c’est moi qui me lève en premier, sans même la réveiller. Elle aime beaucoup dormir, presque autant que le noir et blanc, et s’enrouler dans les draps. Je prépare mes affaires sur une chaise la veille et je me déplie lentement à l’aube, sans même avoir besoin d’un réveil. La poésie m’attend. Mais cette fois-ci, elle a disparu de la scène, me laissant avec un étrange sentiment de confusion. Nos souvenirs communs déferlent à grande vitesse et je ne sais pas quoi faire de ma journée. Les tâches ne manquent pourtant pas, comment puis-je m’autoriser une telle liberté ? pourquoi cette mélancolie ? D’après le calendrier, aucun anniversaire en vue ni fêtes de fin d’année, aucun jalon temporel ambivalent pour expliquer ce malaise. Chaque matin, les alternatives sont multiples, la vida es un jardín de senderos que se bifurcan. 

Jean Levi’s 501 blue festival rain taille 30, chemise Agnès B. blanche Andy taille 40, manteau noir Uniqlo en laine taille M, chaussures Dr Martens 1460 Black taille 8, sac EastPak Padded Pak’R traditional navy blue, le métro est en retard et je ne sens pas le poids de mon corps. « Depuis hier, il ne faut plus dire ‹ colis suspect ›, mais ‹ bagage abandonné ›… », je surprends l’échange de deux employés du réseau, apparemment dubitatifs. Patients, les usagers ont le visage éclairé par l’écran de leur téléphone portable. Ils se penchent vers lui comme s’ils murmuraient une berceuse à un tout jeune enfant. O ciucciarella nun sai quantu t’adoru, le to bellezze, le to cullane d’oru, ciucciarella inzuccarata quantu hé longa sta nuttata, fà la ninna fà la nanna, u to babbu hé à la campagna. Les dispositifs municipaux anti-SDF font scandale. Un projet de téléfilm prenant pour toile de fond le 13 novembre 2015. Un froid polaire s’est abattu sur l’Amérique du Nord et, en toute ironie, des incendies se déclarent. Le lait contaminé, les morts célèbres, les morts anonymes, les explosions, les accidents, le pouvoir d’achat, l’impuissance à agir ; et les bébés pandas. Les jupes de Brigitte Macron. En Méditerranée, les noyés …