English

Le paradoxe de l’hirondelle

Yves Citton

Pour mieux saisir l’importance des enjeux développés par Vilém Flusser dans l’article « Décoller du papier » de 1987, Back Office a proposé au chercheur Yves Citton (actuellement Professeur des universités à Paris 8 Vincennes ; Saint-Denis en littérature et médias) d’analyser, à plus de quarante ans d’écart, les mutations électroniques des médias de communication.

Les petits textes rédigés par Vilém Flusser tout au long de sa vie sont autant de montagnes russes en miniature. Leur lecture impulse en nous des ascensions vertigineuses, nous suspend en apesanteur, pour nous faire retomber de haut, nous écraser d’accélérations soudaines, avant de virer soudainement de bord, de partir à la renverse, et de se retourner encore, et encore. Il faut avoir le cœur solide et l’esprit agile pour ne pas décoller de son siège ; ou alors une ceinture de sécurité bien attachée. Il faudrait se faire hirondelle pour commenter de tels mouvements sans les alourdir excessivement. « Expliquer » ce genre de textes ne peut que les scléroser : autant vouloir caresser un colibri en plein vol, avec des moufles. On n’en sécurise le sens qu’en l’avortant. Vouloir coller à son sens, c’est l’empêcher de faire ce qu’il fait de mieux : décoller ; avec deux ailes, l’aile gauche qui pousse vers le haut, l’aile droite qui plonge vers l’arrière. Essayons pourtant de coller au papier ce qui décolle du papier.

Il serait facile d’affirmer, ici comme ailleurs, que Flusser rêve les yeux ouverts, emporté par son exaltation spéculative, et que la sobre réalité a invalidé ses visions pseudo-futuristes. Autrement dit, qu’en décollant du donné par la force de sa pensée, l’hirondelle de son écriture se surprend elle-même au risque de déconner ; en lutte contre deux haines. La haine du nouveau ne veut voir « aucune nouveauté radicale dans l’électromagnétisation de l’écriture11 Sauf mention contraire, les citations de cet article sont issues du texte de Vilém Flusser, « Décoller du papier », p. 56. ». Le prétendu « abandon du papier », prédit depuis les années 1980 où Flusser écrit son texte, reste de l’ordre du fantasme. Jamais autant de pub dans nos boîtes aux lettres. Nos prétendus paperless offices (bureaux sans papier) se passent rarement d’une imprimante, et la mort annoncée du livre est un chant du cygne qui s’éternise. La haine de l’altération, pour sa part, s’obstine à vouloir faire œuvre : gravée dans le marbre, close sur elle-même, figée dans les limites de son être ou de son intention originelle. À ces deux haines jumelles, renvoyées dos à dos au titre d’« objections conservatrices et réactionnaires », Flusser oppose une « révolution » destinée « à changer la vie individuelle et sociale d’une façon radicale ».

Cette révolution induite par le décollage électromagnétique de l’écriture est plus difficile à situer qu’il n’y paraît. C’est ce qui lui donne l’allure d’une sempiternelle déconnade aux yeux des deux haines évoquées. C’est sa nature élusive et volatile qu’il importe de saisir ici plus finement. Décoller du papier ne se résume nullement à passer d’un support figé (l’imprimé) à un support fluent (le courant électrique). Cela ne se limite pas non plus à jouer l’ouverture de ce qui deviendra le Web 2.0 contre la « fermeture du texte » gravé sur la page. Cela ne saurait même correspondre ni aux oppositions ; pourtant classiques dans la pensée de Flusser — entre la linéarité de l’écrit et la mosaïque des digits numériques22 Voir : Vilém Flusser, Does Writing Have a Future? [Die Schrift. Hat schreiben Zukunft ?], 1987, texte également disponible sur disquette 2’5, trad. de l’allemand par Nancy Ann Roth, University of Minnesota Press, Univocal, 2002., ni au contraste entre la monologie du discours et la polyphonie du dialogue33 Voir : Vilém Flusser, Kommunikologie [Communicologie], édition établie par Stefan Bollmann et Edith Flusser, Francfort, Fischer, 1998.. Tous ces facteurs de décollage et de décollement sont bien à l’œuvre. Ils sont tous évoqués au détour d’une montagne russe. Mais le plus important reste ailleurs ; entre les rails, où seul peut nous conduire le vol de l’hirondelle.

Que veut donc dire une affirmation comme celle-ci : « le texte qui apparaît dans le moniteur n’est plus le résultat de la créativité […], mais c’est la créativité elle-même » ? On comprend d’abord que le paradigme de l’œuvre est remplacé par celui du processus ; conformément à une évolution qui agite et reconfigure les mondes de l’art depuis les années 1970. Tout devient work in progress. On comprend ensuite que l’image individualiste et romantique de l’auteur se collectivise en une série de communautés éphémères et à géométries variables, suscitées par la vie dialogique d’interventions dont l’esthétique est relationnelle davantage que monumentale. Tout cela est vrai. Il faut toutefois pousser plus loin pour suivre l’hirondelle de Flusser. Ce n’est ni dans le processus ni dans la collectivité réceptrice et recréatrice du texte qu’il situe la créativité, mais dans le texte lui-même. Qu’est-ce à dire ?

La chose s’éclaircit un peu au détour d’un paragraphe ultérieur, où l’on peut lire que « les fils des lignes du texte formeront des faisceaux, des tissus, des nœuds. L’unidimensionnalité du texte sur papier sera transformée en pluridimensionnalité équivoque. » Un texte est un texte, c’est-à-dire une texture, autrement dit un tissu. Qu’est-ce donc qui s’y trouve tissé ? Des mots, des phrases, mais aussi des significations, des affirmations, des réfutations et, avec elles, des relations sociales, des rapports de production. Les contempteurs de nouveauté ont bien entendu raison : tout texte, et pas seulement le fichier électromagnétique, est un tissu de socialité (processuel, collectif), depuis sa phase de composition jusqu’à sa phase de réception, en passant par sa phase de transmission. Un texte, sur papyrus comme sur écran, n’est doté de sens que par l’effort d’une attention qui s’investit en lui. Mais à ne voir que la répétition du même, les contempteurs de nouveauté ratent l’essentiel : l’imprimé relève d’une matérialité dont la caractéristique n’est pas seulement d’être figée dans le temps, mais également d’être pour ainsi dire autarcique. La lumière du soleil suffit à le rendre visible ; et cela si cette même lumière, de ce seul fait, l’altère, le fait pâlir et, à moyen ou long terme, le détruit.

Le texte électromagnétique a dû, pour sa part, renoncer à cette autarcie. Il requiert un flux constant d’électrons pour continuer à devenir visible. Il dépend d’une force extérieure qui le traverse et le recompose incessamment de l’intérieur. L’objet numérique n’existe que par l’effort d’un perpétuel décollage (aéronautique) dont les conséquences sont bien plus importantes que son simple décollement de la page imprimée. Comme l’hirondelle, il doit constamment battre des deux ailes pour poursuivre sa course. Il ne peut pas se contenter d’être (lu) : il n’existe qu’à se projeter. Et il ne se projette que par une injection constante d’électricité. Son décollage incessant l’expose au risque constant d’un crash ; plus que probable en notre époque d’effondrement. Tout notre imaginaire de la communication mérite d’en être révisé. Nous gardons, comme modèle implicite de l’écriture, l’envoi d’une bouteille à la mer. Sans attention de la part d’un hypothétique récepteur, nous savons que le message n’aura pas véritablement existé. Mais nous nous accrochons à l’espoir que ce qui aura été jeté dans l’eau et sur le papier naviguera par soi-même, au fil des courants qui ne manquent jamais d’agiter l’univers marin. Flotter, pour une bouteille fermée et remplie d’air, relève de la pure passivité. Quelque chose a été lancé, il porte en lui sa visibilité comme un donné, certes périssable, mais gratuit, sans coût, sans besoin de réinvestissement constant de ressources.

Le texte électromagnétique ne décolle du papier qu’au prix d’un constant apport de kérosène pour continuer à être (lisible). Plus important encore : il n’apparaît que dans la mesure où son processus actif de projection est régulièrement mis à jour pour rester en phase avec le milieu technique évolutif où il s’insère. Mes vieilles disquettes 2’5 pouces contiennent des textes que j’y ai enregistrés dans les années 1990. De l’électricité approvisionne mon ordinateur, grâce aux centrales nucléaires qui n’ont pas encore connu d’accident fatal, mais le matériel (hardware) et le logiciel (software) de mon appareil ne sont plus compatibles avec ces supports devenus obsolètes. Cela atteste bien la nécessité de constante re-création sur laquelle repose l’existence du texte électromagnétique. Son destin n’est pas seulement de décoller du papier, mais de décoller interminablement de ses moyens de production, passés comme présents. Les contempteurs de l’altération dénonceront amèrement son caractère instable : il ne survit comme texte que dans l’altération constante de ce qui le faisait exister jusqu’alors. C’est de sa capacité à se métamorphoser qu’il doit espérer sa pérennité. Ce besoin d’adaptation constante pourrait être perçu comme le prix à payer pour tout organisme réellement vivant, inséré dans un milieu vivant, c’est-à-dire évolutif. Mais notre réveil tardif aux contraintes environnementales qui bornent la dilapidation effrénée de nos ressources limitées nous confronte à l’insoutenabilité de ce mirage de décollage infini. La question est bien celle que pose le plus récent livre de Bruno Latour44 Bruno Latour, Où atterrir ?, Paris, La Découverte, 2017. à notre modernité hors-sol : où atterrir ? Sous l’horizon du dérèglement climatique et de l’épuisement de nos ressources communes, le fantasme d’un décollage pérenne a pris du plomb dans les deux ailes. La modernité prend des allures d’irresponsable déconnage en imaginant que « le tissu ainsi établi n’aura pas de limites ni dans le temps ni dans l’espace. Ce sera la créativité en marche, débarrassée de toute résistance matérielle ». La résistance matérielle ne saurait être niée ni débarrassée, puisqu’elle est au principe même de l’âge électromagnétique du texte ; sous la forme fondamentale de la résistance électrique.

Flusser, dont la carrière brésilienne touchait de près aux questions d’ingénierie, le savait mieux que personne. Il ne s’agira jamais de « revenir au papier », d’y trouver une piste d’atterrissage nous faisant enfin retrouver le rassurant plancher des vaches. Et cela pour la bonne raison qu’en réalité nous ne l’aurons jamais quitté ; ni le papier, ni le plancher. La matière et sa résistance restent indispensables à nourrir l’hirondelle qui les défie. Le leurre vient de notre conception du temps. Nous hallucinons celui-ci comme relevant de la pure succession, alors qu’il tient tout autant de la superposition de strates, déphasées, mais nullement incompatibles entre elles. Même à l’heure des smartphones, certains d’entre nous, en grand nombre, continuent à lire des livres et à imprimer des formulaires de bureau. Ce qui impose une certaine « fermeture du texte », ce n’est pas le papier lui-même, mais notre rapport au temps, aux multiplicités de matières et de relations sociales qu’il agence. « Plus un discours est long, moins il aura d’auditeurs. » Le contre-exemple des gros pavés best-sellers d’Harry Potter ne suffit pas à invalider ce principe, qui fait la force de Twitter. « Plus un texte est court, plus il est beau, bon et vrai. » Conformément au mot allemand Dichtung, la poésie est une « stratégie de la condensation ».

Un premier mouvement de la pensée de Flusser nous pousse à comprendre en quoi « cette stratégie coupe les ailes à la créativité ». À la condensation du temps par la poésie s’oppose la diffusion de la créativité par le numérique. Aux mérites du dense, du consistant, du cohérent, s’opposent les vertus de l’inattendu, lorsque la créativité se voit définir comme la « production d’une information nouvelle (inattendue) ». La communication numérique décolle ainsi du sol de la densité poétique, pour donner des ailes à une curiosité avide de surprises. Un deuxième mouvement ; apparemment contradictoire, mais en réalité parallèle au premier — complémente cette dynamique de décollage par une autre opération, située elle aussi au cœur de nos processus numériques, qui relève pour sa part du recollage, plutôt que de l’atterrissage. Le dialogue électromagnétique recompose une autre forme de socialité proprement cyber- nétique : une socialité gouvernée (ou plus précisément, au plus proche de l’étymologie, « gouvernaillée ») par les logiciels dont les protocoles régissent nos interactions autour des textes. Ce sont ces programmes eux-mêmes qui écrivent désormais nos écritures. Flusser l’affirme à travers tous ses textes, en même temps que le théoricien des médias allemand Friedrich Kittler le martèle dans toutes ses provocations.

Le décollage du papier vers le programme correspond exactement à cela : « ce qui importe, pour la réflexion ici avancée, c’est l’élaboration du menu par l’écrivain ». La nouvelle figure de l’écrivain est le programmeur : littéralement, celui qui écrit (graphein) par avance (pro) ce qui s’écrira désormais. Dans un restaurant, le menu écrit par avance la créativité du régime alimentaire des convives. Dans la communication électromagnétique, le protocole écrit par avance le régime interactionnel de la créativité des participants. Et Flusser de préciser, pour qui ne l’aurait pas compris : « la créativité ne deviendra pas ‹ collective › pour autant. Elle deviendra cybernétiquement structurée ». La gouvernaillerie cybernétique n’est ni une dictature top-down, ni une démocratie bottom-up. C’est une forme très particulière de décollage qui nous recolle selon des modes créatifs de recomposition créative (mais programmée).

Comment la communication électromagnétique nous recolle-t-elle les uns aux autres ? Par des jeux d’échos et de réponses, de com mentaires et de retweets qui, ensemble, nous envoûtent. Les protocoles sont les opérateurs techniques de dynamiques psycho-socio-échologiques d’envoûtement, c’est-à-dire de résonances et de vibrations commandées par la géométrie des voûtes sous lesquelles nos dialogues entrent en échos, en phases ou en déphasages. Ce recollage résulte souvent d’un racolage : celles et ceux qui communiquent aujourd’hui par voie électromagnétique font fréquemment réseau par la grâce d’intérêts commerciaux. Leur colle cybernétique sent fortement l’appât du gain.

Le propre du texte électromagnétique, nous dit Flusser, est de « se diriger vers des récepteurs créatifs et ‹ responsables › au sens strict de ce terme ». Entendons qu’être « responsable », c’est se sentir sommé de répondre à ce qui a été proposé (fréquemment par l’appât du gain). Cette responsabilité fait à la fois leur grandeur et leur misère, leur agitation irrépressible et leur myopie conformiste. La gouvernaillerie cybernétique, telle du moins qu’elle se développe depuis deux décennies, nous pousse à une responsabilité indissociablement décollante (elle nous détache de nos milieux physiques) et déconnante (elle part en vrille dans des emportements viraux), racolante (elle appâte notre attention de friandises survitaminées) et recollante (elle nous agglutine en comportements grégaires). Décollage et recollage constituent deux faces solidaires, en perpétuel tourniquet, du même principe voulant que les récepteurs soient créatifs dans la mesure où ils se répondent. Toute « réponse » est au moins minimalement créative à l’égard du stimulus qui l’a suscitée. C’est ce qui fait sa différence avec une simple « réaction ». Mais deux entités qui « se répondent » entretiennent un parallélisme symétrique, qui mine l’autonomie de chacune d’elles. La responsabilité que Flusser place au cœur de la communication électromagnétique nous décolle de nous-mêmes en même temps qu’elle nous accole les unes aux autres. En évoquant le philosophe Martin Buber dans la conclusion de son texte, Flusser identifie explicitement ce double mouvement à « la vie religieuse ». Elle aussi nous délie de certaines attaches terrestres pour mieux nous relier (religare) autour d’aspirations communes. Dans l’herméneutique biblique, l’interprétation décolle du papier, comme l’Esprit décolle de la Lettre. C’est bien cette colle de nature religieuse qui fait la différence entre une créativité simplement « collective » et une créativité « cybernétiquement structurée ». On ne répond pas sans « croire » aux prémisses de la question, sans entrer dans le chœur d’une messe commune.

Toutes ces envolées relatives aux multiples décollements et décollages du papier vers la communication cybernétique retombent pourtant sur une contradiction apparente : Flusser a rédigé un texte, lu lors d’un colloque à Marseille en mai 1987, mais bel et bien imprimé sur papier. Peu importe que ce texte, scanné et transcrit, s’imprime dans la version papier de la revue Back Office ou circule sous sa forme numérisée. Avec une attention proprement religieuse, j’interprète ici son étonnante densité poétique, dans un texte lui aussi imprimé, c’est-à-dire figé et collé sur la page (imprimée ou Web) de la même revue.

Ce qui décolle du papier ; l’hirondelle qui s’envole de la page — c’est la signification qui altère et renouvelle infiniment l’information programmée dans le texte. Papyrus, papiers, bandes magnétiques, circuits imprimés contiennent de l’information. On peut la quantifier, l’enregistrer, la transmettre, la transcoder. Seul un corps humain, animé de certains désirs et de certaines peurs, habitué à certaines pratiques, investi d’une certaine culture, peut transformer cette information en signification. Un texte imprimé ou numérisé est une séquence de lettres ou de bits. Il n’a de signification que lorsqu’une attention humaine l’investit de sens.

Il faudrait se faire hirondelle pour suivre ce décollage de l’information en signification par les grâces de l’attention. Coller au papier ce qui décolle du papier : le même paradoxe animait Flusser rédigeant le texte de sa conférence, l’interprète s’efforçant d’expliquer laborieusement son texte, ainsi que tout lecteur cherchant à faire sens du commentaire qui prend fin à l’instant. C’est le paradoxe de l’hirondelle attentionnelle, d’autant plus libre de s’envoler d’autant plus haut qu’elle s’attachera plus étroitement à sa responsabilité infiniment créative.